Mushapata passe l'arme à gauche

06/05/20 - Auteur(s) : Jérémie Kroubo Dagnini, photo de couverture Franck Blanquin

Par Jérémie Kroubo Dagnini (interview réalisée le 21 août 2006)

Personnage haut en couleur et incontournable de la scène reggae parisienne, le « soldat » Mushapata vient de passer l’arme à gauche. Je connaissais Mushapata depuis une trentaine d’années. Pour être exact, je l’ai rencontré pour la première fois à Reims, le 16 décembre 1994, lorsqu’il est venu se produire à la très regrettée salle de concerts, L’Usine, située au 115, rue Lesage. Par la suite, on s’est revus de manière récurrente dans différents concerts de reggae, en région parisienne la plupart du temps. En effet, dès qu’il y avait un concert à Paris ou en banlieue, Mushapata était toujours de la partie, généralement affublé d’un sac à dos contenant des CDs ou DVDs à vendre, sans parler de la weed. À chaque fois qu’on se croisait, il me demandait systématiquement des nouvelles de Michel Jovanovic, le directeur de Mediacom Tour et co-organisateur du No Logo Festival, basé à Reims. D’ailleurs, c’est Michel, je crois, qui avait co-organisé son concert à Reims en 1994… Me sachant rémois d’origine, il espérait que je puisse indirectement relancer sa carrière en plaidant sa cause auprès du Boss. En vain. En août 2006, dans le cadre de mes recherches doctorales qui donneraient ensuite naissance à mon livre, Vibrations jamaïcaines, j’ai finalement pris le temps d’approfondir la discussion avec ce militant de la première heure. Août 2006, presque quinze ans déjà ! Les vacances d’été se terminaient, la rentrée se profilait à l’horizon et les rues de Paris commençaient à retrouver leur effervescence habituelle, notamment du côté de la gare de l’Est où j’avais rendez-vous avec ce fondateur de la scène reggae francophone au même titre que Savane, Azikmen, I and I, Kaya, Sixième Continent, Watch’Da, Neg’Soweto et autres Zoanet Comes. Des artistes issus majoritairement de la Caraïbe et d’Afrique noire. Apparus au tournant des années 1970-1980, ces groupes avaient pour habitude, à l’époque, d’ouvrir les concerts de stars jamaïcaines organisés le plus souvent par Simon Njonang. Dans l’interview qu’il m’accorda ce jour-là, à la terrasse d’un petit café de la rue d’Alsace, cet ancien boxeur et garde du corps de Bob Marley revint sans langue de bois sur ses débuts dans le reggae et les prémices du mouvement à Paris. Cette période peut sembler lointaine pour certains, mais elle est néanmoins primordiale pour comprendre l’histoire multiculturelle du reggae hexagonal. Ne dit-on pas qu’un homme sans mémoire est comme un arbre sans racines ? Retour donc sur cette époque charnière avec Mushapata, ce grand baobab parisien et pionnier du reggae en France qui vient de nous quitter et qui restera dans le cœur de la grande communauté reggae parisienne (voire bien au-delà), laquelle ne manquera sans doute pas, je l’espère, de lui rendre un vibrant hommage en temps voulu, un peu finalement comme l’a fait la communauté hip-hop à l’égard de Lionel D. le 12 mars dernier.



D’où viens-tu et comment es-tu arrivé au reggae ?

Yes ! Je viens d’Afrique, du Congo Kinshasa. Je faisais de la boxe et je suis venu en France pour poursuivre ma carrière pugilistique en professionnel. Mais là, j’ai rencontré beaucoup de problèmes, beaucoup de magouilles au niveau de la boxe et j’ai été dégoûté. J’ai fait une carrière de cent combats dont soixante combats professionnels. Mais pour des bourses minables… À l’époque, on était seuls, on n’avait personne autour de nous, c’est plus ou moins nous-mêmes qui gérions notre carrière. Alors, mon manageur m’a trouvé un boulot dans la sécurité et au moment où Bob Marley est passé ici à Paris, au Bourget, [l’été 1980], j’ai assuré sa sécurité. Je l’ai rencontré, on n’a pas beaucoup parlé car il est anglophone et moi francophone, mais il y a eu un feeling qui est passé entre nous de manière spirituelle et c’est à partir de là que j’ai commencé à faire du reggae. J’étais le premier, ici à Paris, à faire partie du mouvement rasta. Le mouvement rasta, le mouvement reggae c’est nous avec Harry Dambala au début des années 1980. À cette époque, Peter Tosh est même venu dans le squat où on vivait, au squat de Corentin Cariou dans le 19ème. C’était le grand squat à l’époque et il est passé par là. J’ai joué avec Toots and The Maytals, Dillinger, U Roy etc. À l’époque, j’étais en contact avec les gens qui venaient. Il y avait Burning Spear aussi. Quand Burning Spear est venu jouer le 30 janvier 1986 à la Mutualité, concert organisé par Simon Njonang (Sim’s productions), j’ai assuré sa sécurité. Pareil pour les Gladiators ; quand ils ont commencé, quand ils sont arrivés pour leur premier concert, ils n’avaient pas leurs billets retours et on mangeait avec eux dans les foyers de Sarcelles, car nous étions à Sarcelles à l’époque. C’est Simon qui les avait fait venir et moi je faisais la sécurité pour Simon ; et c’est là aussi que j’ai compris qu’avec le reggae, je pouvais faire véhiculer mon message de paix et d’unité.

Quels autres groupes de reggae y avait-il à l’époque en France ?

Il y avait Savane, qui était un groupe guyanais avec Junior, il y avait des gars comme Roger qui a contribué mais malheureusement il n’est plus là… il y avait Pat…il y avait Pablo Master…il y avait aussi Tonton David, mais il est arrivé après.



Pourquoi as-tu choisi le reggae pour véhiculer ton message ?
J’habitais au Congo, là-bas on parle swahili qui est la langue la plus parlée en Afrique. On parle swahili au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie, en Gambie etc. Nous, à l’époque, on était branché anglophone, on suivait tout ce qui se passait aux États-Unis tels que les Black Panthers. En Afrique aussi on avait une branche Black Panthers, tu sais ! C’est à partir de là qu’on s’est aussi intéressé à la musique anglo-saxonne comme Wilson Pickett, Otis Redding, c’était notre groove. Là-bas, au Congo, il y avait aussi une musique qu’on appelait le braca (prononcer « braka »). Le braca c’était un peu comme du ska ou du rocksteady et donc quand j’ai entendu pour la première fois du reggae, ça m’a immédiatement fait penser au braca, ça m’a rapproché de mes racines. Le braca, c’était une musique traditionnelle qu’on chantait en swahili, et donc quand j’ai commencé à faire du reggae, je chantais en swahili. En fait, mon reggae c’est un mélange de braca et de reggae, de la musique africaine à la sauce jamaïcaine ! Pour moi, le braca c’est l’origine du reggae. Au Congo, je faisais de la musique et j’avais un groupe de chant, et quand j’ai entendu Bob Marley, Jimmy Cliff, Toots and The Maytals, surtout Toots and The Maytals, je me suis dit « ça c’est du braca », parce que Toots il chantait du ska !

Quels instruments utilisait-on dans le braca ?

C’était de la guitare sèche et du chant, mais les frappes sur la guitare c’était comme du ska et donc proche du reggae !

Quels artistes t’ont influencé ?
Otis Redding, moi je faisais du Otis Redding avant. Sinon il y a eu Black Mambazo d’Afrique du Sud, le ska jamaïcain et la musique d’Afrique du Sud ça se ressemblait… Il y a eu aussi Miriam Makeba, Toots and the Maytals, U Roy, I Roy, Dillinger, Big Youth etc., tous ces toasters m’ont aussi influencé car je toaste aussi.



Toi tu as commencé à faire du reggae avant des artistes comme Alpha Blondy et Lucky Dube, ou bien en même temps ?
À peu près en même temps.

T’ont-ils influencé ?
Non, ils ne m’ont pas influencé. Moi, je t’ai dit, c’est Black Mambazo et d’autres groupes d’Afrique du Sud, ou bien Otis Redding, Wilson Pickett, Toots and The Maytals etc.

De quoi parles-tu dans tes chansons ?
Moi je suis un militant soldat, je dénonce les « Buffalo  Soldiers ». Je dénonce les injustices, c’est pourquoi on m’a trouvé maintes fois dans des manifestations ici à Paris. Les autres musiciens avaient peur et j’étais en avant dans les cortèges. J’ai manifesté contre les idées coloniales. J’ai manifesté lorsque Mandela était en prison, j’ai manifesté pour la libération de Mumia Abu-Jamal [un militant afro-américain injustement condamné à la peine de mort en 1982], lorsque j’étais dans les squats je revendiquais les droits des sans-papiers etc. À Paris, c’est moi qui dénonçais les injustices que nos frères subissaient, tu vois ? C’est dans ce contexte que j’utilise ma musique pour véhiculer mon message. Mais il faut qu’il y ait plus de solidarité alors qu’ici, aujourd’hui, les Blacks ils sont éparpillés. Dans les années 1980, on était ensemble, il y avait des journaux, des magazines pour la communauté comme Afrique Antilles, on se côtoyait, on était unis, quoi ! Alors que maintenant, la nouvelle génération n’est pas unie. C’est dommage qu’ils soient divisés, c’est pourquoi mon message c’est l’UNITE. Tu sais, j’étais l’un des premiers à dénoncer la condition des Noirs, je dénonçais aussi la guerre du Golfe, je dénonçais la condition des Noirs en Afrique où les étrangers comme les Chinois s’enrichissent alors que les Noirs n’ont rien, j’étais le premier à dénoncer aussi l’esclavage qui continue en Mauritanie et au Soudan, l’assassinat de Patrice Lumumba, la vache folle, ils nous volent notre pétrole etc… Il faut continuer de dénoncer et s’unir, nous les BLACKS.



Ce côté militant t’as-t-il créé des problèmes que ce soit en Afrique ou en France ?

Ça m’a créé des problèmes en Afrique. Lorsque je suis venu en France, je prônais le panafricanisme et mon premier album c’était Saba-Saba Fighting avec Lumumba, Steve Biko et George Jackson des Black Panthers en couverture. À l’époque, c’était Mobutu au pouvoir au Congo et je ne pouvais pas rentrer au pays puisqu’il était impliqué dans l’assassinat de Lumumba. Ici, en France, j’ai ensuite sorti un 45T « Chatelet-les-Halles » qui m’a aussi créé des problèmes. C’était à l’époque du terrorisme et je parlais de nos conditions de victimes. Je chantais « Un coup de sifflet, j’ai vu débarquer les keufs. Papiers fouillés, on s’est retrouvé à poils. Ils cherchaient des terroristes, mais moi je suis touriste, un peu artiste… », je disais que c’était eux les « terroristes ».  À cause des messages dans mes textes, je n’ai pas eu de distributeurs, ils avaient peur et disaient « on ne veut pas de ta musique elle est trop militante… », même Alpha Blondy que j’ai vu et qui faisait un concert à l’époque, je lui ai dit « Alpha Blondy ! Essaye de me faire jouer, parles-en à ton producteur… », mais il m’a répondu « Oh non! Mon frère, j’ai vu ta photo avec les flics sur le disque « Chatelet-les-Halles »…. ». En fait, je me suis senti victime d’un boycott musical ! En 1991 j’ai quand même réussi à jouer avec LKJ et Pablo Moses au Zenith. J’ai joué aussi avec U Roy à la Halle de la Villette, avec Macka B etc.


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À l’instar de Tiken Jah Fakoly, est-ce que tu penses que la Françafrique est toujours d’actualité ?

Tu sais, la Françafrique c’est les magouillent des Français qui promotionnent qui ils veulent au pouvoir en Afrique ou dans leurs médias. Moi j’avais la même démarche que Tiken Jah, alors pourquoi ils ne m’ont pas appelé ? Nous, nous sommes les combattants, nous avons connu la souffrance, moi j’ai fait de la prison à cause de mon militantisme. Quand Tiken Jah est venu faire son premier concert avec son neveu qui joue de l’orgue dans Sinsemilia, je lui ai dit, « Mon frère, essaye de me lancer », il y avait son manager et son producteur qui ont répondu « Pas lui ! Pas lui ! », parce qu’ils savaient que moi, c’est de l’authenticité, de l’original, moi je ne suis pas là pour tricher, je n’ai jamais triché, alors que les autres ils sont modérés.

Quel est donc ton point de vue sur la scène reggae française ?

Il y a toujours du sectarisme. Les vrais sont mis à l’écart et ceux qui sont corrompus et faciles à manipuler marchent avec les maisons de disque. C’est du business et des magouilles !


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Et le reggae en Afrique ?

Il y a aussi cette espèce de sectarisme, car on ne parle que de l’Ouest. Ils ne sont pas unis, on parle d’unité africaine alors pourquoi on parle toujours de l’Afrique de l’Ouest ? Pourtant en Afrique centrale, il y a des artistes, il y a moi qui suit là, il y a Pablo Master du Cameroun…

Le reggae a-t-il eu un impact sur la société en Afrique ?

Oui, ça a permis de réveiller les consciences, surtout en Afrique de l’Ouest, ça leur a permis de comprendre ce qu’est la liberté, de revendiquer leurs droits, de se rendre compte du patrimoine qu’ils ont et de comprendre que c’est à eux désormais de le gérer et non pas aux Occidentaux. Heureusement qu’il y a ici Malik Boulibaï qui est animateur à RFI, c’est le seul qui soit actif !

Et donc le reggae à Paris, s’est très divisé aussi?
C’est très divisé, on parle de reggae 100% caribéen etc. alors que normalement le reggae c’est l’unité, c’est dommage ! Bob Marley, il avait compris, c’est pourquoi il disait « Babylone n’a pas de couleur, il y a des Babylone noirs et des Babylone blancs » !

Et toi, ta définition de Babylone ? Je me souviens de ton apparition dans le film Black Mic-Mac (1986), lorsque tu cries « Babylone » pour prévenir les squatteurs de  l’arrivée de la police.
Yes ! C’est le système occidental qui nous prend en otage.

Et ton activité musicale en ce moment ?
Je prépare mon prochain album qui doit sortir avant la fin de l’année. Je parlerai des guerres, de l’unité…c’est toujours le même problème. Il faut que les Africains prennent conscience qu’on a une richesse en Afrique et que les Blacks rentrent au pays pour construire l’Afrique afin que tout le monde mange. On a des richesses et il ne faut pas les laisser gérer par les autres !

(Et Mushapata conclut l’entretien en chantant sobrement les paroles suivantes)

« Yo ! Ils nous donnent des miettes, des cacahouètes
C’est eux qui sont des pickpockets depuis qu’il y a Internet
Moi j’ai trouvé mes lunettes c’est là que je me connecte
Parce que le mal nous guette
Je suis un prophète en cage
Ils m’ont mis au tribunal
Ils m’ont fait du mal dans cette capitale
Je n’ai que dalle c’est pourquoi je ralle
Au tribunal ils m’ont fait un procès-verbal
Ils voulaient m’envoyer au Sénégal
Moi j’étais malade, je n’avais pas d’assistance médicale… »

R.I.P. Brother & Walk Good !