Guiding Star - Interview Clash

13/11/18 - Auteur(s) : Propos recueillis par Ju-Lion ; Photos : N.Duret & K.Buret

Guiding Star est l'un des sounds français les plus actifs et les plus couronnés de la scène clash internationale. Avec une box de dubplates terriblement profonde, Jacob et sa team ont glané des victoires en Espagne, en Allemagne et plus récemment au Portugal et au Canada. Après avoir battu Legal Shot au mois de février à Tours, ils ont fièrement représenté la France au Euro Rumble, manche qualificative du World Clash, en juin dernier. Malheureusement éliminée après un problème technique, l'équipe tricolore avait pourtant bien commencé son parcours. Jacob, le fondateur et leader du sound, revient avec nous sur cet épisode et évoque sa passion, ses projets ainsi que le retour de la scène soundclash en France à quelques jours d'un week-end important pour les fans de guerre musicale puisque ce samedi 17 novembre se tiendra le Paris Soundclash (Heartical vs Soul Stereo) en même temps que le World Clash au Canada.

Reggae.fr : L'aventure Guiding Star a débuté en 1997 à Tours. Peux-tu nous dire qui était autour de toi au départ et quelles étaient les premières ambitions du sound ?

Jacob : J'ai été l'initiateur du sound. J'ai cherché un nom pendant quelques temps et j'ai commencé à sélecter dans les bars branchés de Tours grâce à Franck, l'un des co-fondateurs de Guiding Star, qui avait un bon réseau dans les bars. Après quasiment un an de pratique en tant que selector en solo, on a monté un collectif avec Franck et Romu et on a trouvé le nom en écoutant le tune My Guiding Star d'Horace Andy sur une compilation Blood & Fire. Au début, on était loin des dubplates. Moi j'étais fan de culture sound system, j'adorais les producteurs King Tubby's, Scientist, Jammy's et tous ces trucs-là, mais je n'étais pas spécialement intéressé par les dubplates. Ce qui me faisait kiffer c'était dénicher des vinyles assez rares et les jouer en soirée. On a tourné pendant deux ans comme ça et puis on a découvert des sounds comme Killamanjaro ou Rodigan et c'est là que je suis tombé dans le dubplate game. Je trouvais ça génial d'avoir des morceaux personnalisés.



Quels sont les sounds français qui vous ont donné envie de vous lancer ?
C'est difficile à dire parce qu'en fait, moi je me suis surtout inspiré de ce que j'écoutais de l'étranger. Le sound qui m'a le plus inspiré c'est Killamanjaro. Mais je dois quand même big up Ras Abubakar de Zion Gate qui a vraiment été mon mentor au départ. C'est chez lui que j'allais acheter mes disques en dehors de mes voyages à Londres ou en Jamaïque. Il y a aussi mon grand-frère Colonel Maxwell qui m'a beaucoup appris sur la culture sound system.

Le mouvement sound system en France a débuté avec le rub-a-dub et le raggamuffin avant de glisser vers le juggling. Et ces dernières années, on assiste à une montée en puissance de la scène dub. Quel est ton regard sur cette évolution ?
Il faut dire que la France a été l'une des scènes sound system les plus précoces d'Europe en dehors de l'Angleterre. C'est sans doute dû à notre forte communauté antillaise qui a forcément des affinités avec la culture reggae de par un rapport identitaire qui se rapproche de celui des Jamaïcains. Ce sont pour la plupart des Antillais qui ont développé la culture sound system chez nous en Métropole avec des soirées très rub-a-dub et digital où le selector jouait un tune puis plusieurs deejays venaient toaster sur la face B. C'est l'époque de Nuttea, Daddy Mory, Daddy Yod et toute la clique. Puis les selectors se sont plus émancipés et il y a commencé à avoir de vrais identités qui se sont développées au sein des différents sounds au niveau des sélections et plus forcément des artistes qui les accompagnait. Je crois vraiment que la venue de Stone Love à Paris en 98 pendant la Coupe du Monde a contribué à cette évolution. Beaucoup de gens ont découvert une autre facette du sound system ce soir-là. Le juggling a commencé à se développer à la fin des années 90, début 2000. Et ça fait une petite dizaine d'années effectivement que la scène estampillée dub a vraiment explosé avec des grosses sonos qui se sont construites à droite à gauche. Moi perso, j'aime la culture sound system au sens large et je suis heureux de voir tous ces passionnés qui la propagent. A partir du moment où tu kiffes ça et que tu le fais sincèrement, peu importe que tu joues du roots, du dancehall ou du dub, c'est positif et je soutiens ça !

« Le sound system pour moi ce n'est pas qu'une histoire de sono »

Et que penses-tu du débat sono/pas sono ?
C'est délicat. Nous on a eu une sono à une époque, même si ce n'était pas une énorme sono artisanale. On avait un système Nexo PS10 avec deux subs en plus, puis quand j'ai déménagé à Paris, on a pris une autre direction. On a préféré investir dans le travail en studio pour se construire une belle box de dubplates et s'exporter un peu plus à l'international. Pour ce qui est de ce débat, moi je ne juge personne, mais il y a des gens qui se font appeler « sound system » juste parce qu'ils ont une sono, mais ils n'ont pas de collection de disques et ils jouent du son téléchargé gratuitement. Le sound system pour moi ce n'est pas qu'une histoire de sono. C'est aussi une histoire de connaissances, de culture et de collection de disques et/ou de dubplates.

Guiding Star est connu pour son très joli parcours en clash. Vous avez remporté beaucoup de clashes en France, en Europe et même au-delà. A quel moment avez-vous décidé de vous lancer à fond là-dedans et à quel moment avez-vous compris que vous y auriez votre place ?
L'élément déclencheur ça a été la première édition des championnats de France de sound system en 2000. Moi j'avais commencé à enregistrer quelques dubs en 1999 et je suis allé assister à cette première édition dans le public et j'ai trouvé qu'on avait une carte à jouer. On devait avoir 70 ou 80 dubplates maximum quand on a participé en 2001 et ça nous a vraiment fait connaître. On a fait une très belle prestation d'abord à la Flèche d'Or pour les poules. Personne ne nous connaissait et on a retourné la danse, c'était un grand moment, je m'en rappellerai toujours. On a été jusqu'en demi-finale face à Junior Sound qui était LE sound à abattre à l'époque. Ils étaient super équipés. Big Up à eux, Natty, Supa, Billy et toute la clique. Et même si on ne les a pas battus, on a réussi à les faire transpirer jusqu'au bout avec notre toute petite box comparée à la leur. Et après, il y a eu la petite finale au Stade Charléty et là c'était incroyable. C'est vraiment un moment dont je me rappellerai toute ma vie. Il devait y avoir 1500 ou 2000 personnes ce soir-là. C'est sans doute quelque chose qu'on ne reverra plus jamais. Autant de monde pour un clash en France ! Et on a donc réussi à monter sur la troisième marche du podium. C'était vraiment l'élément déclencheur même si on avait déjà fait un mini clash amical avec Irie Ites un peu plus tôt la même année dans les Landes.

Tu avais pensé aux clashes dès les premiers dubplates que tu as enregistrés ?
Oui et non. Le premier artiste qu'on a enregistré c'était Al Campbell et on a fait un dubplate killing (Words of my Mouth) et un autre un peu plus regular (Talk About Sound).



Guiding Star a gagné beaucoup de clashes, mais vous en avez aussi perdu quelques-uns. Parfois même vous avez perdu contre des sounds que vous aviez déjà battus et inversement. Qu'est-ce qui fait qu'un clash bascule à son avantage ?
C'est une compétition. C'est un sport, donc rien n'est prévisible. Cette année, il y a eu la Coupe de Monde de foot, on a vu pas mal de favoris s'effondrer. En soundclash c'est pareil, tu peux avoir une défaillance ou ton adversaire peut avoir un coup de grâce. Et parfois, il suffit d'une minute, d'un petit détail pour gagner ou perdre un clash. Le bon tune joué au bon moment ou une petite erreur technique peuvent faire basculer l'affrontement d'un côté ou de l'autre. Il faut toujours être très préparé, c'est tout un travail. Nous on bosse là-dessus tout au long de l'année. On enregistre des dubplates pour des raisons bien précises, pour des occasions particulières etc.

Y a-t-il des dubplates que vous avez enregistrés mais que vous n'avez jamais joués ?
Oui bien sûr ça arrive. On a quelques dubs qui n'ont jamais été joués. Soit parce que le moment propice n'est pas encore arrivé, soit parce qu'on s'est fait griller le dubplate par un autre sound qui le joue avant nous dans la soirée. Il y a plusieurs cas de figure.

Vous avez participé au Euro Rumble cette année, mais vous n'avez malheureusement pas gagné. C'est Dee Buzz qui l'a emporté alors que vous les aviez déjà battus en 2009. Quel est ton regard sur cette défaite ?
Je crois qu'on n'a pas mal joué sur ce clash-là. C'était un concours de circonstances. On n'a pas eu de chance. On est tombés sur une configuration technique qu'on n'avait jamais rencontrée où les enceintes retour étaient très proches de nous. Le disque dur a sauté à cause des vibrations, il s'est débranché de l'ordi et on a perdu beaucoup de temps là-dessus. Je pense que jusqu'à l'incident technique, on était bien dans la rencontre. On a eu de bons forwards sur le deuxième round, mais on a perdu notre ascendant à cause de ce problème technique. Dee Buzz eux ont fait un sans faute tout le long dès le premier round. Après, on n'a pas été éliminés sur le round où on a eu le problème, mais on l'a payé sur le round d'après. On a perdu sur le mystery round où les thèmes étaient tirés au sort. Aucun sound ne connaissait les thèmes qui pouvaient être tirés au sort, mais on avait tous écouté les autres Rumbles donc on savait à peu près à quoi s'attendre. Manque de bol, on est tombés sur la seule catégorie qui n'était jamais sortie jusque-là, c'est-à-dire strictly 80's. On s'est plutôt bien démerdés je trouve, mais on n'était absolument pas préparés à cette catégorie. On aurait pu faire mieux si on s'était préparés. Mais c'est le jeu. Je crois aussi que chez Guiding Star on est meilleurs en un contre un que sur des clashes à plusieurs sounds où tu joues ta survie à chaque round.



Les sounds français ont du mal à pénétrer la scène clash internationale contrairement aux Allemands et aux Italiens qui dominent clairement ces dernières années. A ton avis, qu'est-ce qui manque aux Français ?
Je pense qu'il faudrait déjà qu'on ravive la scène soundlcash en France au niveau où elle l'était au début des années 2000. A l'époque, l'Europe entière nous enviait. On pouvait faire des clashes devant plus de 1000 personnes et ça n'arrivait qu'en France. C'est loin d'être le cas aujourd'hui, mais j'ai l'impression que ça revient un peu. On a fait une superbe rencontre contre Legal Shot en février dernier devant 400 personnes. Il y a eu un gros travail de la part des organisateurs sur la promotion et la mise en valeur de l'évènement avec cette scène façon ring, le streaming et tout ça. Je pense que le manque de compétition sur le plan national nuit au développement des sounds français. Il faudrait qu'il y ait plus de rencontres entre le top 5 ! Après il y a des problèmes d'égo, ceux qui ne veulent pas clasher contre tel ou tel sound etc.

Est-ce que tu penses qu'il y a aussi un problème de moyens ? Comment arriver aujourd'hui à un niveau international sans être riche comme crésus ?
C'est vrai que le marché des dubplates a beaucoup évolué comparé à 10 ou 15 ans en arrière. Aujourd'hui, si tu as un fonds d'investissement conséquent, tu peux te créer une box de dubplates beaucoup plus vite que certains autres sounds. La notion de link est beaucoup moins présente même si elle a toujours son importance. C'est une histoire de mentalité aussi. Par exemple, les sounds allemands ne réfléchissent pas comme nous. L'école français est plutôt raggamuffin, débrouillarde, alors que les Allemands, dès qu'ils ont compris qu'ils vont se lancer dans un game à l'international, ils n'hésitent pas à investir massivement.

On revoit des clashes s'organiser un peu en France, mais le public ne suit pas toujours. Est-ce que tu sens quand même un regain d'intérêt ? Tu seras présent toi pour le clash Soul Stereo vs Heartical le 17 novembre à Paris ?
Oui bien sûr. Je serai aux premières loges. Et je pense que là on va vraiment voir si la scène est en train de se remonter. Je pense que notre clash à Tours contre Legal Shot a été un succès. Si celui-là en est un aussi, on pourra se dire qu'il y a des choses à entreprendre et il sera temps de se poser entre « gros sounds » pour voir ce qu'on peut faire. Il faut qu'on essaye de relancer le game en faisant plus de choses. En tout cas, que le meilleur gagne samedi à Paris !

« Chez Guiding Star on est meilleurs en un contre un que sur des clashes à plusieurs sounds où tu joues ta survie à chaque round »

Quel est ton meilleur et ton pire souvenir en clash ?
Le meilleur c'est sans doute quand on a joué Black Cinderella d'Errol Dunkley face à Roots Rebel Vibes à la petite finale des Championnats de France en 2001. L'argument était parfait, on a pris un énorme forward, tout le monde s'était levé dans le Stade Charléty, c'était ouf ! Et le plus mauvais, c'est le disque dur qui nous lâche au Euro Rumble cette année. On était tellement bien connectés avec mon selecta Carlito et on avait prévus de finir ce round très très fort. Si ça n'avait pas sauté, je pense qu'on se serait mis à l'abri pour aller jusqu'au bout en dub fi dub contre Dee Buzz. Mais c'est comme ça, c'est le jeu !

Tu as beaucoup voyagé en Jamaïque. Est-ce que c'est plus simple d'enregistrer des dubplates là-bas ?
Ce n'est pas si simple que ça non plus là-bas. Il faut avoir des connexions. Moi la première fois que j'y suis allé, je n'avais pas spécialement prévu d'enregistrer des dubplates. J'y allais surtout pour connaître la Jamaïque et découvrir un peu plus cette culture. Après, j'ai quand même cutté quelques dubs (rires), mais j'ai surtout établi des connexions qui m'ont permis d'en refaire beaucoup d'autres sur mes voyages suivants.

C'est pendant ce voyage que tu as connu Chronicle ?
Non, Chronicle je l'avais rencontré avant à Londres en 1999. On s'était bien entendus mais j'avais perdu mon téléphone où j'avais enregistré son numéro donc je n'avais pas pu le contacter. Mais pendant ce premier voyage en Jamaïque, je suis tombé sur le chanteur Hopeton James que je connaissais de Londres aussi. Et il a croisé Chronicle au studio Jaro et on a fini pas réussir à se joindre et à se retrouver sur place. Et depuis on est très proches.



Comment avez-vous évolué dans votre façon d'enregistrer des dubplates ? Ça a dû beaucoup changer depuis les débuts ?
Carrément. Je me souviens d'avoir enregistré quelques dubplate avec des micros SM58 au tout début (rires). Ils sonnent quand même bien mais c'est vrai que mon exigence a pas mal évolué. Même au niveau des lyrics, au début je n'y prêtais pas forcément attention, maintenant je suis plus précis sur ce que je demande aux artistes. Mais j'aime toujours aujourd'hui laisser l'artiste faire ce qu'il a envie de faire. Le dubplate c'est aussi un exercice artistique et c'est bien de donner une ligne directrice à l'artiste mais de le laisser s'approprier ton idée avec ses lyrics à lui. Pour ce qui est des studios, on a enregistré énormément de dubplates au studio Captain Recordz qu'on a monté sur Paris avec Dobble B.

Quels sont tes trois dubplate préférés ?
Don Carlos, Hello Sun. Rivers of Babylon, chanté par Brent Dowe, le chanteur des Melodians. Et une combinaison de Chronixx et Chronicle enregistrée il y a deux ans ; un tune ultra exclusif posé sur le Bababoom avec notamment Chronixx qui glisse son lyrics Rock me nice and easy (Perfect Tree) en version killing, ce qu'il n'a jamais fait pour aucun autre sound.

Pourquoi Guiding Star n'a jamais monté de label ?
Faire à la fois la course aux dubplates et de la production c'est compliqué. Ce n'est pas évident d'être sur tous les créneaux en même temps. Et ça fait deux ans qu'on s'est énormément focalisés sur notre retour en soundclash. Mais il y a des choses en cours. M'Balo travaille sur des prods et moi j'ai enregistré des tunes il y a quelques temps déjà, mais on n'a jamais pris le temps de sortir tout ça.

On peut connaître les noms des artistes que tu as déjà voicés ?
Oui il y a Capleton, Fantan Mojah, Jah Mason... Ce genre d'artistes avec qui on collabore souvent. Et peut-être qu'on aura Chronixx un jour (rires). En tout cas, on va s'atteler à sortir tout ça sur Guiding Star Records très prochainement.