La Côte d'Ivoire, terre de reggae

14/08/15 - Auteur(s) : JKD

Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly, Ismaël Isaac, Kajeem, Béta Simon, Serges Kassy, Jim Kamson, Ras Goody Brown, Fadal Dey, Kalujah, Spyrow, Naftaly, Coco Rasta… les dénominateurs communs de tous ces artistes ? Le reggae et la Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire regorge de chanteurs et groupes de reggae extrêmement talentueux : certains qu’on ne présente plus tels que la méga-star Alpha Blondy, souvent qualifié de « Bob Marley africain », ou encore son célèbre dauphin Tiken Jah Fakoly, ou d’autres plus confidentiels, comme Ismaël Isaac ou Kajeem, mais non moins doués.

La liste est longue et loin, très loin d’être exhaustive, ce qui ferait de ce pays d’Afrique de l’Ouest, une terre mondiale de reggae, voire même « le deuxième pays du reggae au monde » après la Jamaïque d’après Tiken Jah. Tyrone Downie revient sur sa découverte du « pays des Éléphants » : « La première fois que je suis allé à Abidjan c’est lorsque je produisais l’album françafrique de Tiken Jah Fakoly. J’étais étonné que tous les maquis jouent du reggae, que tous les groupes jouent du reggae. Dans les taxis, tu entends du reggae, dans les maisons, tu entends du reggae. Je me suis dit, attends, je suis en Afrique ou en Jamaïque ? Même dans la langue dioula, il y a des sonorités reggae. Tiken m’a dit : « Tu sais, Tyrone, la Côte d’Ivoire, c’est le deuxième pays du reggae au monde ! ».

En effet, comme l’explique si bien l’ancien claviériste des Wailers, l’impact le plus palpable du reggae en Côte d’Ivoire est sans aucun doute sa diffusion à grande échelle dans la société ivoirienne. Les ondes radio et la télévision diffusent régulièrement des chansons et des clips de reggae et ce, d’autant plus depuis que ZION FM et ALPHA BLONDY FM ont vu le jour en début d’année 2015. Les nouvelles radios dédiées uniquement à la musique jamaïcaine rythment désormais le quotidien du peuple ivoirien. Et on ne peut que saluer la qualité des animateurs. Dernière recrue en date chez ZION FM, l’excellent Crucial, qui officiait jusqu’à récemment sur RADIO TREICHVILLE au côté de son acolyte Brother Laurent.

Comme le souligne Tyrone, on peut aussi entendre cette musique dans les taxis et dans les cafés et restaurants plus communément appelés maquis. Les boîtes de nuit ne sont pas en reste non plus. Le Jamaica et le Kingston, situés dans la commune de Marcory, connurent autrefois leurs heures de gloire. Aujourd’hui, ce sont au Central Park, au Pam’s et au Ménékré, basés dans le quartier des 2 Plateaux, ou encore au Champion (à Marcory) que les Abidjanais, toutes classes confondues, se ruent pour se déhancher sur les rythmes de Bob Marley, Jimmy Cliff ou Alpha Blondy.





Mais le top du top en matière de vie nocturne reggae est sans aucun doute le Parker Place (à Marcory), créé il y a douze ans déjà par Désiré Aloka qui fit ses premières armes dans un pub jamaïcain à Londres. Véritable temple du reggae de la ville d’Abidjan, l’établissement dédié à la Jamaican Music ne désemplit pas. L’ambiance y est selon les dires de nombreux aficionados: « superbe », « très bonne », et « très sympa ». Un lieu qui semble donc faire l’unanimité. À noter que le Parker Place ne serait pas ce qu’il est sans son groupe de musiciens résidents, les Wisemen, qui accompagne parfois les sommités locales et internationales que le club accueille régulièrement, parmi lesquelles Steel Pulse, Culture, Luciano, Bushman, Tiken Jah Fakoly, Kajeem, Daddy Nuttea et Taïro pour ne citer qu’elles. « Les Wisemen  préparent actuellement un album mixé par Clive Hunt » nous informe le boss Aloka.

Le clou de l’histoire ? L’Abi-Reggae Festival dont la première édition s’est déroulée au Palais de la culture de Treichville du 9 au 12 avril dernier. Des pointures planétaires du reggae y participèrent, dont Morgan Heritage, les I-Threes, Mutabaruka, Ky-Mani Marley, Third World et Alpha Blondy parmi tant d’autres. Et ce n’est pas tout.



L’Abi-Reggae Festival ne reçut pas seulement des artistes, mais aussi des universitaires et autres spécialistes du reggae et du mouvement rastafari. Les quatre journées furent en effet consacrées à la culture : la journaliste Hélène Lee, Julius Garvey (le propre fils de Marcus Garvey, excusez du peu !), l’historien Lazare Ki-Zerbo ou encore les universitaires Jahlani Niaah (Université de Kingston) et Jérémie Kroubo Dagnini (Université d’Orléans) partagèrent leurs savoirs avec un auditoire bondé. Les échanges furent très intéressants, vifs et parfois houleux, mais non moins productifs. Quant à la nuit, elle fut destinée à la joie, à la fête et à l’euphorie. Reggae, bière (très consommée en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest en général) et ganja coulèrent à flots. Une fois la nuit tombée, plusieurs milliers d’Abidjanais se ruèrent à Treichville pour « s’enjailler » comme on dit ordinairement en nouchi, le patois local. En bref, au menu de l’Abi-Reggae: music and culture.

Un festival qui n’a donc vraiment rien à envier aux plus grands festivals européens autant au niveau de l’organisation que du contenu. Nous venons d’ailleurs d’apprendre que la deuxième édition aura bien lieu en avril 2016. On ne peut que se réjouir de cette excellente nouvelle et faire un énorme BIG UP aux principaux inspirateurs de cet évènement : Moussa Dosso, Ministre d’État, José Touré, businessman ivoirien installé aux États-Unis, et Azoumana Ouattara, professeur à l’Université de Bouaké. Tous trois ont mis les bouchées doubles pour mettre sur pied leur projet et n’ont pas lésiné sur les moyens. L’édition d’avril 2016 risque d’être encore plus explosive aux dires des organisateurs !

On ne pourrait conclure cet état des lieux du reggae en Côte d’Ivoire sans évoquer deux sujets majeurs : la communauté rasta ivoirienne et les raisons expliquant ce succès du reggae en Côte d’Ivoire. La communauté rasta ivoirienne serait forte de 2500-3000 membres dans le pays avec à sa tête des personnalités charismatiques comme Ras Julian et Naftaly. D’après eux, même si le reggae se démocratise, « drogués », « fous » et « sales » sont des mots qu’on continue d’entendre ci et là pour qualifier les rastas et autres porteurs de dreadlocks. Il faut bien le reconnaitre, beaucoup vivent dans la précarité, ce qui n’en fait pas pour autant des drogués ou voleurs.





Au début des années 2000, inspirés par le discours rastafarien d’unité, les rastas ivoiriens ont décidé de se regrouper et de fonder un village rasta dans le quartier de Vridi à Abidjan (à la place de l’hôtel Palm Beach près de la mer). Un peu à l’instar du Pinnacle de Leonard Howell en Jamaïque dans les années 1940, le village rasta de Vridi était un endroit où artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, chanteurs, producteurs et autres entrepreneurs cohabitaient et échangeaient autour de leurs cultures favorites : reggae et rastafari. En 2007, Alpha Blondy y enregistra même le vidéoclip de sa chanson Demain t’appartient. Mais en 2012, la police investit les lieux et détruisit le village. Beaucoup ont tout perdu. Certains se sont installés sur un nouveau site à Bassam (sur le littoral), d’autres sont retournés peupler les ghettos urbains… La vague « reggae » ne paraît ainsi pas profiter à tous les rastas et les préjugés semblent persister à leur égard…



Pourquoi un tel succès du reggae ivoirien ? Une partie de la réponse se trouve sans doute dans cet extrait d’interview de Tiken Jah : « Le reggae est une musique militante, engagée. Le reggae est la musique des sans voix. Le reggae est la musique qui rime avec la politique, on l’a vu d’ailleurs en Jamaïque lors du One Love Peace Concert. Je me considère donc comme la voix des sans voix et je suis le porte-parole de ces sans voix face aux politiciens. Nous, les chanteurs de reggae, on dit très haut ce que cette majorité marginalisée et exploitée pense tout bas. Nous venons crier très haut les douleurs qu’ils connaissent, les malheurs qu’ils vivent au quotidien. Ça c’est le rôle du reggae, c’était le rôle de Bob Marley et en ce qui me concerne, je suis le chemin tracé par Bob Marley. Le  reggae est la musique de ceux qui sont victimes des injustices (…) La Côte d’Ivoire a eu la chance d’avoir une langue qui est le malinké ou dioula, une langue parlée en Guinée, au Liberia, au Sénégal, en Gambie, au Mali, au Burkina Faso, en Mauritanie…du coup, le reggae chanté dans cette langue-là a couvert tout cet espace et automatiquement  notre message a touché tous ces pays ».

Pour plus d’informations, lire : « La Côte d’Ivoire : le pays du reggae africain » dans Jérémie Kroubo Dagnini, Vibrations jamaïcaines, Camion Blanc, 2011, 582-604