Duke Salomon 'Flowers and Fruits'

15/11/12 - Auteur(s) : LN

Agé de seulement 26 ans, le musicien, chanteur, ingénieur du son et producteur Duke Salomon débarque avec un premier album intitulé "Flowers and Fruits". Un album construit comme un carnet de poésie (il le dit lui-même) ou livre de voyage, dans lequel toutes les chansons sont proposées en mode acoustique. Il est difficile de ne pas apprécier ce son à la fois brut et délicat, sur lequel l'esprit éveillé et militant de l'artiste se reflète dans le conte de ses émotions ainsi que des réflexions sur le monde qui l'entoure et les aventures qu'il a traversées. On se délecte aussi des nombreux interludes nous transportant instantanément dans son voyage en Jamaïque, où l'album a été enregistré. Duke Salomon nous fait ainsi partager le trafic, la nature, ses respirations ou encore ses conversations…
Mais ne vous y trompez pas, Duke Salomon a plus d'une corde à son arc. Bien qu'il propose cet album acoustique comme premier effort, il prépare des versions remixées de tous ses morceaux et s'attèle actuellement à l'élaboration d'autres projets influencés new roots, dancehall et électro.

Rencontre avec ce jeune français qui vit actuellement entre Paris et Berlin, et dont on n'a certainement pas fini d'entendre parler:

Reggae.fr: Comment la musique est-elle entrée dans ta vie ?
Duke Salomon: En fait, la musique a toujours fait partie de ma vie. J'ai commencé très jeune ! A quatre ans je faisais du piano, à 6 ans je faisais du violon et j'allais au conservatoire. Mes parents m'ont toujours poussé à faire de la musique, même si c'était plus vers la musique classique, ce qui est normal quand on est plus jeune. Et puis j'avais certains atouts pour la musique, j'avais l'oreille absolue par exemple mais je n'aimais pas le conservatoire, je trouvais ça vraiment glauque. Après, vers 7 ans, j'ai découvert Raggasonic par un copain d'école et là, ça a été le début d'une histoire d'amour entre le reggae et moi ! J'ai tellement aimé la vibe, je pourrais pas te décrire, mais ça a été vraiment très fort. Depuis, je n'ai plus lâché l'affaire !

Quels ont été tes principales influences et qu'écoutes-tu de manière générale comme musique ?
Mes principales influences c'est Raggasonic, Lyricson, Patrice Babatunde, Bob Marley, Collie Buddz, Sizzla, Movado, Damian Marley. Des artistes comme ça. Mais il y en a tellement qui m'ont marqué ! Après, j'écoute beaucoup d'autres styles. Bien que je ne sois pas un expert, j'aime beaucoup la musique classique, Chopin, Brahms, le jazz et le blues aussi avec des artistes comme Tord Gustavsen, Chuck Berry. J'aime bien aussi ceux qui mélangent les styles comme Avishai Cohen. J'écoute aussi de l'électro, de la drum and bass, du dubstep, etc. Pour le reggae, je suis un peu moins pointu qu'avant concernant les sorties, les sons du moment, etc. J'étais plus au courant en Jamaïque !
Mais je sors beaucoup en sound systems, je ne me déconnecte jamais !

Ton premier album s'appelle "Flowers and Fruits". Pourquoi ce titre ?
"Flowers and Fruits" est un titre qui a beaucoup de sens pour moi. Déjà c'est une chanson d'amour. Je l'ai écrite pour ma copine italienne alors que j'étais en Jamaïque. Quand je dis "Flowers and fruits, oh my branches and roots", c'est une manière de dire que cette femme est tout pour moi, que c'est la fondation et l'avenir, mais aussi que l'amour est fragile comme une fleur et qu'il faut savoir faire des efforts pour que l'amour vive. Mais pour moi, "Flowers and Fruits" transcende aussi la chanson, c'est quelque chose qui me fait réfléchir. Par exemple, tu vois, sur la pochette, je porte une couronne de fleurs. On me demande souvent, pour plaisanter où sont les fruits. Moi je réponds que le fruit c'est l'album. C'est le fruit du travail. C'est la dureté qui née d'une inspiration fragile et périssable. Je pense que c'est un concept qui peut s'appliquer à beaucoup de choses, en amour, dans la vie. Et je suis fier de ce titre car pour moi, aussi surprenant que cela puisse paraître, c'est aussi un album rasta, naturel. Et peu d'artistes osent mettre un titre qui fasse référence à la nature dans sa fragilité.  Si tu regardes mon collier sur la pochette de l'album, tu verras qu'il y a des symboles rasta: l'étoile de David, les couleurs de l'Ethiopie, un coquillage qui symbolise la nature, l'écoute, et le vertige d'une dimension dans l'autre - parce qu'un coquillage c'est l'infini du son dans une chose infime et fragile, comme un détail, un mot dans une chanson. Et il y a aussi des écrous dorés qui symbolisent la mécanique de la ville et l'attraction matérielle. Pour moi "Flowers and Fruits" c'est tout ça.
 
Avec qui as-tu travaillé en termes de production ?
J'ai produit l'album tout seul, au niveau financier et au niveau de la réalisation. J'ai tout fait tout seul. Mais j'aime ça ! C'est dans mes cordes, je suis aussi ingénieur du son, sound designer, réalisateur, producteur. C'était une super expérience. Après quand je suis revenu à Paris, j'ai rencontré Dj Redeyes, qui a sorti l'album sous RKF Productions. Depuis on n'a pas arrêté de travailler ensemble. Dj Redeyes c'est mon frère, on fait tout ensemble depuis.

Tu as enregistré l'album en Jamaïque aux studios Tuff Gong. Comment t'es tu retrouvé là-bas ?
Presque par hasard en fait ! Cela faisait longtemps que je n'étais pas allé en Jamaïque. Quand je suis allé là-bas j'ai rencontré des musiciens. J'ai eu l'idée d'enregistrer une ou deux chansons. J'ai vu plusieurs studios, puis j'ai décidé d'aller à Tuff Gong ! J'ai fait venir tout le monde à Kingston pour répéter. C'était de supers moments. Et puis j'étais fier de tout faire tout seul à 23 ans à Kingston, de produire mon propre album, faire les deals, manager tout le monde. Ça a été vraiment formateur. Vraiment une belle expérience. Après on est tous allé a Tuff Gong et c'était parti.

Comment as-tu travaillé l'écriture et la composition des morceaux ?
J'ai beaucoup composé à Paris. Quand j'étais en Jamaïque les choses étaient vraiment speed donc je n'ai pas trop eu le temps de composer, à part "Flowers and Fruits" et des couplets de chansons. A vrai dire, je ne me souviens plus tellement comment et où j'ai composé. Je ne sais pas trop expliquer comment je fonctionne. Il me faut de la solitude. J'aime bien me mettre dans la cuisine la nuit. C'est aussi un état d'esprit, il faut savoir écouter, laisser les idées venir. Mais aussi être sérieux, avoir un enregistreur sur soi, du papier pour écrire. Ne pas laisser les idées s'en aller !

Quelles difficultés as-tu rencontré pour la sortie de l'album ?
En fait la difficulté principale a été le fait d'être inconnu ! C'est assez dur quand tu n'as pas de nom, de visibilité. Mais il faut s'en faire une !
En même temps c'est une bénédiction parce qu'artistiquement tu peux faire tout ce que tu veux en tant qu'indépendant et prendre des risques. Et puis il y a aussi le fait que je n'avais pas de structure. C'est là aussi où Dj Redeyes m'a beaucoup aidé. Notamment pour la distribution.

Les interludes sont très présents. Ils semblent êtres des moments de vie quotidienne là-bas. Est-ce bien le cas? Raconte-nous.
En fait les interludes sont là pour plonger l'auditeur dans l'histoire, dans la vie quotidienne en Jamaïque. Elle sont aussi en lien avec les chansons. C'est un album naturel, acoustique, pour moi, les textes aussi sont "naturels", ils sont bruts, le son de l'album est brut. Pour moi les sons de la nature ne sont pas étrangers aux chansons, ils rappellent d'où les chansons viennent. Ils résument ce que je vais dire.

Peux-tu nous parler en particulier du morceau "Likkle Chat Dem" ?
"Likkle chat dem" ça veut dire "les petites paroles". Ca veut juste dire qu'il ne faut pas écouter ceux qui ne savent pas ce dont ils parlent. Il ne faut pas se faire freiner dans la vie, notamment par les critiques quand tu es musicien. Au début je dis :"nuff a dem want yuh fi sit ina di back when a dem wan come an shine ina di light", ça veut dire que les gens pensent qu'ils ne pourront réussir qu'à condition que toi tu ne réussisses pas. Moi, je pense que c'est se méprendre. Tout le monde peut réussir, travailler ensemble pour faire progresser la musique.

Et "Follyticians" ?
"Follyticians" c'est un jeu de mots entre Politicians et Folly qui veut dire "Tricky", piégeur.  Parfois tu regardes la télé, tu lis les journaux, et tu vois tellement d'injustices, de misère créée de toute pièce par l'homme. Comment ne pas en parler ? En Europe, en Afrique, il y a tellement de corruption et de conflits d'intérêts.

Pourquoi avoir choisi de sortir un album acoustique pour un premier album ? N'est-ce pas un peu risqué ?
En fait ce n'est pas risqué au sens où je n'ai rien à perdre ! J'ai fait ce qui me plaisait, ce que je devais faire, pour ma vie, pour avancer dans la musique, pas forcément pour plaire, devenir connu. Pour moi cet album c'est comme un livre de poésie. Le temps lui pardonnera ses imperfections. Après, ce n'est pas le chemin le plus simple pour avoir un gros impact médiatique mais je m'en moque bien. L'album est ce qu'il est. Les défauts que je lui reprochais en rentrant de Jamaïque sont ce qui fait son charme à mes yeux aujourd'hui. Le son est dur, les textes sont durs, il sort de nul part ! Et c'est ça aussi que j'apprécie.

Quel est ton meilleur souvenir pendant l'enregistrement ou de manière générale en Jamaïque ?
C'est toute l'expérience que j'ai aimé. C'est les rencontres. Notamment avec Carlos Allwood, mon ingénieur du son avec qui j'ai co-mixé l'album et qui a travaillé avec Damian Marley, Lavillier, Pierpoljak, Bounty Killer, etc. Et puis les rencontres avec mes musiciens, les bons temps qu'on a passé à Kingston, finir tard les répétitions, aller manger du poulet grillé entre deux tranches de pain entre Kingston et Papine. Et puis les Jamaïcains sont heureux de voir des petits blancs comme moi s'intéresser à leur musique, au Nyabhingi, etc. J'ai eu des commentaires vraiment bienveillants qui m'ont béni.

Y retournes-tu souvent ?
Depuis l'album je n'y suis pas retourné. J'ai travaillé sur beaucoup de choses et je n'ai pas eu trop le temps. Mais j'y retournerai sûrement.

Et ton pire souvenir ?
Ça il y en a aussi... mais on en parle pas ! Good vibes only !

Tu prépares des versions remixées de tous les morceaux de l'album n'est-ce pas ?
Bien sûr. En fait, je répète avec des musiciens et on reprend pas mal des chansons de l'album pour le live. Mais bien sûr avec une autre direction artistique, plus new rots, dancehall, électronique. Le set sera prêt d'ici février-mars. Ensuite nous allons tourner.

Quels sont tes autres projets actuellement ?
J'ai beaucoup de projets. Je travail sur un EP avec Dj Redeyes. Ça va être vraiment bien. Ça va aussi surprendre ! Il n'y aura pas que du reggae, mais aussi de la drum and bass, de l'électro, de l'acoustique, du reggae/dancehall. J'ai amorcé le métissage avec ma chanson "Indiaan" dont le clip a pas mal tourné chez le public reggae mais nous continuons le travail !! Il y aura aussi un feat avec Baby G. Beaucoup de choses à venir !

Merci Duke !
Je remercie tout le public de Reggae.fr, je fais un énorme big up à Reggae.fr et à tous ceux qui me suivrons dans de prochaines aventures !
Blessed love.
Big Up